Le hamac dans les voiles (écrit en 1951), de Félix Leclerc, est un recueil de contes d’apparence simple, mais tellement plus touchant et dense qu’il n’y paraît. Je vous propose l’extrait de « Sanctus », p. 21, 22 et 23, où un couple de brins de blés sera bientôt fauché. Un crapaud, l’ami du blé mâle, lui apprend qu’il est très important pour les hommes et qu’il vivra une seconde vie.

« Le crapaud lève la tête et dit:

– Tu es un bon épi. On te mettra à part, à cause de l’abondante grappe que tu portes. Tes paroles sont belles à entendre. Ne crains rien. Tu seras choisi pour une grande mission. Maintenant, laisse-moi parler.

[…]

À la campagne les paysans comptaient les jours sur le calendrier et disaient: « L’automne est loin », puis ils ne parlaient plus. Et voilà que depuis une semaine, les hommes ont repris courage. Leur gaieté est revenue; on entend chanter dans les fermes, dès le matin.

Parce que septembre est de retour. Les hommes vont dans les verger, cueillent des pommes, les emportent dans de grands paniers, les glissent dans le moulin à presser et font du cidre; alors il a de quoi à boire dans les caves.

Les femmes ont sorti les vieux pots de conserve, les ont bourré de fruits et de légumes. On remplit les caves. Les hommes reprennent courage.

– Mais ils leur manque une chose encore, et c’est pourquoi ils viendront ici. Les huches sont vides. Il n’y a plus de pain, et le pain, c’est toi.

– Moi?

– Toi. Tu es le pain.

– Est-ce que c’est important, le pain?

– Le pain, c’est ce qui nourrit l’homme.

Tous les soirs d’innombrables familles disent: « Donnez-nous le pain quotidien. » Je les ai entendues moi-même plusieurs fois. Est-ce suffisant?

– Je te crois. Ah! le bonheur que tu répands ici! Sans toi, mon dimanche eût été noir. L’adieu à la prairie eût été déchirant. Mais là, je sais ma vérité. J’attends ferme. Ma mort me donnera une autre vie. Demain, je penserai à toi, et je serai tranquille.

[…]

– Lorsque ma compagne se réveillera tout à l’heure, murmure l’épi, je lui apprendrai que nous sommes le pain. Nous attendrons ensemble.

Dans la brise du dimanche, entre les colonnes infinies d’un champ de blé, un vieux crapaud s’en va et pleure, parce qu’il est condamné à vivre de longues années sur terre.

Chaque côté de lui, de grande allées d’épis lourds qui vont mourir demain sous la faucheuse, chantent des hymnes en balançant la tête. »

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